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Sarah Bernhardt

Madame Sarah Bernhardt…

 
« Je vous aime, Jean.
Ah ! ne cherchez pas pourquoi, trop ne le sais. »   Sarah (1874)

 

Sarah Bernhardt et Mounet-Sully…

Enfin, rencontre miraculeuse d’un artiste qui l’égale et même peut-être qui la dépasse : lyrique comme elle, poétique comme elle, enivré de chant comme elle…

Avez-vous jamais songé que les grands tragédiens – ou les grandes tragédiennes – ont presque toujours joué seuls ? Talma a passé sa vie entre la beauté sans âme de Melle George et la laideur larmoyante de Melle Duchesnois. Rachel, selon le mot de Gautier, « emportait la tragédie avec elle quand elle rentrait dans les coulisses », laissant en scène le chétif Ligier et le brutal stentor Beauvallet. Mais Sarah, elle, pendant ces quelques années 1874 à 1880, eut pour partenaire Mounet-Sully. Ces deux génies de même puissance, de même nature, au même point de leur luxuriant printemps (Mounet avait quatre ans de plus que Sarah) s’enivrèrent ensemble de Racine et d’Hugo – et s’enivrèrent aussi l’un de l’autre. Tumultueuse conjonction de deux météores, liaison orageuse ou Mounet, dans une crise de jalousie, défonça un jour d’un seul coup de pied l’avant du fiacre où il se battait avec Sarah, mais aussi, en scène, aux heures inspirées, vertigineux essor de deux imaginations téméraires, sûres d’être suivies et servies, si haut qu’elles s’élancent, par des voix divines et des nerfs d’acier.

Ils jouèrent ainsi Amphitryon, Ruy Blas, Mithridate, Phèdre, et arrivèrent au plus haut degré de leur double flamboiement avec la fameuse reprise d’Hernani en 1877. Nous avons des photos de Sarah dans Doña Sol à cette époque : un corps libre de cuirasse et de jupons dans le fourreau de la robe Renaissance, un visage aigu et attirant que la coiffure dégagée sur les tempes met en pleine lumière, des yeux étincelants sous la mantille blanche. Et vous vous rappelez aussi le Hernani du jeu de Mounet : son corps athlétique dans le pourpoint de buffle, ses jambes bondissantes, son encolure et sa crinière de lion, son masque sonore de tragédie antique… Qui pourra dire ce que dut être le miracle de leurs voix, de leurs dictions se répondant l’une à l’autre, s’exaltant l’une l’autre ! On songe à Hernani disant à Doña Sol :

« Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste. »

Leur parole atteignit ce chant-là – et le vieil Hugo, en voyant ressusciter l’hymne triomphal de son lointain printemps par ces deux rossignols enivrés, en l’entendant, pour la première fois, après cinquante années, et grâce à eux, éployer sa musique, le vieil Hugo pleura.

Béatrix Dussane« Reines de théâtre » Editions H.Lardanchet – 1944

 

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